La disparition des espaces boisés

À l’origine, c’est-à-dire si l’on remonte à l’arrivée des premiers colons, la forêt était omniprésente dans le bassin versant. Lors de ses voyages, Samuel de Champlain le constatait d’ailleurs : « Tout cedict pays est fort uni, remply de forests, vignes et noyers. », « […] et y a quelques prairies où il n’y habite aucun sauvage […] » (Laverdières, 1982). Lorsque l’on porte un regard sur la situation actuelle des forêts du bassin versant, il est difficile de penser que Champlain faisait à l’époque référence au territoire qui bordait la rivière Richelieu. Dans les faits, le recul des forêts du bassin versant s’est amorcé avec l’arrivée des colons et l’accroissement graduel de la population, en premier lieu, sur les abords de la rivière Richelieu. Le besoin d’espaces neufs pour l’agriculture et pour la construction de zones d’habitations; ainsi que le besoin de matières premières nécessaires à la construction, au chauffage et aux chantiers navals sont autant d’usages qui ont poussé les premiers colons à puiser dans le capital forestier du bassin versant. Au moment de la conquête anglaise en 1760, le Bas-Richelieu est déjà largement déboisé tout autour de la rivière et dans certains cas, profondément à l’intérieur des terres, ce qui correspond à près de 18 % des terres concédées de Sorel à Chambly. Les défrichements suivent alors le peuplement vers le Haut-Richelieu. Au milieu du 19e siècle, des mesures sont déjà prises pour limiter l’exploitation de certaines essences et vers 1850, il semblerait que la majorité des sols de bonne qualité du bassin versant aient été déboisés.

Une étude menée autour de la réserve de la biosphère du mont Saint-Hilaire (Delage et Fortin, 1999) illustre bien ce phénomène en comparant les pertes de forêt entre 1761 et 1993. L’étude, bien que limitée aux alentours du mont Saint-Hilaire, présente un bon échantillon de ce qui s’est produit à l’échelle du bassin versant et témoigne de l’intensité du phénomène de déforestation qui s’est produit au cours des siècles derniers (Figure I.1). La forêt actuelle du bassin versant n’est donc plus qu’un vestige de la forêt d’autrefois.

Figure I.1 Régression de la forêt (en vert) dans la région du mont Saint-Hilaire de 1761 à 1993 – Source : Delage et Fortin, 1999

Malgré le fait que le phénomène de déboisement ait diminué en intensité, il n’en reste pas moins qu’il constitue toujours une problématique majeure à l’échelle du bassin versant (Savoie, 2002; Delage et coll., 2003; Li et Beauchesne, 2003; Belvisi, 2005). Selon Belvisi (2005), le bassin versant a perdu plus de 2 255 hectares de forêt en seulement cinq ans, soit de 1999 à 2004, ce qui équivaut à près de 5 % de perte de superficies forestières. Plus de 90 % des pertes ont eu lieu à l’intérieur du zonage agricole contre 10 % en zone d’urbanisation, attestant ainsi de la prédominance de l’origine agricole du déboisement. De 2004 à 2009, un peu plus de 1 217 hectares de forêt ont été enlevés au bassin versant, soit une diminution du couvert forestier de 2,7 %. Plus de 67 % des pertes ont eu lieu à l’intérieur du zonage agricole contre 33 % en zone urbaine (voir annexe I. 1).

La diminution de la biodiversité

Si on se réfère au seuil généralement admis d’un minimum de 30 % de couverture forestière au sein d’un territoire donné pour que la forêt puisse remplir son rôle écologique (Delage, 2004), on peut considérer la situation comme étant des plus critiques sur le territoire du bassin versant de la rivière Richelieu, qui ne compte plus que 17,6 % de superficie boisée. La fragmentation du territoire forestier, la diminution de la superficie des boisés et leur isolement les uns des autres provoquent plus ou moins indirectement une série de phénomènes responsables de la diminution de la biodiversité dans le bassin versant.

Appauvrissement du sol forestier par nettoyage excessif  :
© CNMSH

Citons, par exemple, l’effet de lisière qui influence la dynamique écologique des boisés de faible superficie. L’effet de lisière peut se faire ressentir à une trentaine de mètres de profondeur pour les végétaux et jusqu’à 600 m pour certaines espèces fauniques. De plus, cela réduit ou élimine la possibilité de rencontrer des espèces associées aux forêts d’intérieur qui nécessitent certaines conditions pour l’accomplissement de leur cycle de vie (fraîcheur, ombrage, protection contre les vents, faible fréquentation humaine, etc.) (Centre de la Nature Mont-Saint-Hilaire, 2004).

Figure I.9 Érables à sucre  Source : MRNF

Par ailleurs, à la suite de leur exploitation, une proportion considérable de peuplements forestiers du domaine bioclimatique de l’érablière à caryer a subi un rajeunissement, ce qui se traduit par un couvert forestier dominé par des espèces intolérantes ou semi-intolérantes à l’ombre. En effet, les espèces de feuillus intolérants qui apparaissent à la suite du nettoyage excessif du sol forestier sont généralement des espèces communes aux autres domaines bioclimatiques québécois, contrairement aux espèces indigènes plutôt tolérantes. Notons aussi que l’aménagement des boisés pour l’acériculture provoque fréquemment une surreprésentation de l’érable à sucre au détriment d’autres espèces forestières (Centre de la Nature Mont-Saint-Hilaire, 2004).